« Éprouver le sens de la peine, expériences de vies condamnées »

Dans « Éprouver le sens de la peine, expériences de vies condamnées » (Éditions du commun, décembre 2021), Jérôme Ferrand, Fabien Gouriou et Olivier Razac donnent la parole à des personnes condamnées à des peines alternatives à la prison, des probationnaires.

Les auteurs sont historien du droit, psychologue et philosophe. Ils rappellent que si, pour un individu condamné, le sursis probatoire, l’assignation à résidence sous surveillance électronique ou le travail d’intérêt général évitent le passage par la case prison, la décroissance carcérale n’est pas un objectif politique en France : il y aujourd’hui 3,5 fois plus de personnes condamnées en probation alors que la population carcérale a presque triplé en 50 ans. Le taux d’encadrement pénal de la population a augmenté, à la fois dans et hors les murs de la prison.

Les auteurs s’intéressent d’abord au travail des conseillers pénitentiaires d’insertion et de probation (CPIP). Ceux-ci (ou plus généralement celles-ci) constituent les interlocuteurs privilégiés des condamnés. C’est à eux qu’il revient de faire comprendre et accepter leur peine par les condamnés et d’en contrôler l’exécution.

Les six rationalités de la peine

Or, les CPIP sont confrontés à ce que les auteurs appellent « l’éclectisme de la peine ». Pas moins de six rationalités sont à l’œuvre : la rationalité pénale (le paiement d’une dette à la société) ; la rationalité éducative (obtenir un changement de comportement) ; la rationalité sociale (l’insertion dans la société) ; la rationalité sanitaire (le soulagement d’une souffrance) ; la rationalité de gestion des risques criminels (la prévention du risque de passage à l’acte) ; la rationalité gestionnaire (le rendement optimal).

Or, ces rationalités sont fréquemment en opposition les unes avec les autres. Pour ne citer qu’un exemple, la rationalité éducative requiert la confiance, celle de gestion des risques criminels la défiance. La doctrine officielle les rassemble sous la bannière de la « prévention de la récidive » sans toutefois, selon les auteurs, apporter la preuve de leur cohérence. Ils décrivent les stratégies des SPIP pour faire face à ces contradictions, des contorsions aux compromis.

Comment les probationnaires vivent-ils la peine qui leur est infligée, avec ses multiples rationalités parfois contradictoires ? Les auteurs ont réalisé 46 entretiens individuels entre janvier 2018 et mai 2019 dans 8 SPIP de 3 directions régionales. Le livre est construit à partir des verbatims de ces entretiens.

Un temps suspendu

Alors que le temps de la prison est un temps mou, structuré par des moments indéfiniment répétés (repas, promenade, douche…), celui de la probation est comme suspendu, dans l’attente de ce qui pourrait ou devrait arriver. La prison n’est jamais loin. Beaucoup de probationnaires ont fait de la prison ; s’ils ne respectent pas leurs engagements, ils y retournent. C’est aussi une temporalité complexe, faite de suspens et d’à-coups. Les décisions de justice sont souvent communiquées par courrier avec beaucoup de retard, venant interrompre une dynamique en cours : par exemple, le permis de conduire est révoqué, alors que le probationnaire a besoin de sa voiture pour satisfaire une autre obligation, celle de travailler.

« Finalement, écrivent les auteurs, on constate un phénomène général de collisions de rythmes, les projets de vie se trouvant perturbés, freinés, stoppés par les temps judiciaires en tension. »

Il faut ajouter que « à délits équivalents, les suivis probatoires s’avèrent bien plus longs que les peines de prison, si bien que certains se posent la question de la voie opportune pour en finir au plus vite avec la justice. »

Une colonisation pénale du quotidien

La vie des probationnaires est profondément impactée par la peine qui leur est imposée. Ils subissent « une reconfiguration pénale de leur existence », « une colonisation pénale du quotidien ». Le bracelet électronique (assignation à résidence sous surveillance électronique) en particulier crée une forme d’emprisonnement à la maison, avec de nombreuses conséquences. Il n’est pas possible, par exemple, d’accepter la demande du patron de rester plus tard le soir. Il n’est pas possible d’accepter l’invitation impromptue d’amis à aller prendre un verre.

Les auteurs parlent de « surcharge punitive ». La gestion de la probation par des équipes débordées de travail – juges et CPIP – aboutit à prioriser la rationalité pénale (la sanction) sur l’accompagnement vers la réinsertion. Ils évoquent l’unilatéralité de la peine qui, malgré l’effort d’empathie des CPIP, tombe d’en haut. Ce que les probationnaires disent ressentir, c’est « l’incommensurabilité, c’est-à-dire l’absence de commune mesure entre la position du condamné et ce que le cadre pénal exige de lui. »

Dès lors, pour les probationnaires, « éprouver le sens de la peine », titre de l’ouvrage, devient problématique.

Xavier Denecker, visiteur à Bordeaux-Gradignan

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